Chine au Népal. (RÉCIT DE J.P. PORTMANN)

Nous étions neuf à nous embarquer à Munich, ce 22 octobre à bord d’un appareil de la Lufthansa, à destination de Delhi et de Katmandou : Liliane, Alex, Bernard, Christophe, Gilles, Jean-Louis, Paul, Sébastien et moi-même. Tous des marcheurs durs à la peine, familiers des sentiers vosgiens, alpins, certains ayant déjà foulé de leurs pieds des pentes himalayennes. Objectif : le fameux tour des Annapurna, un trek, à la mode, dirais-je, autour du massif dont le point culminant (8091 m) fut vaincu pour la première fois en 1950 par la très fameuse cordée française avec Maurice Herzog et Louis Lachenal.
A Katmandou, séjour dans le mythique quartier de Thamel, l’ancien refuge, dans les années quatre-vingt des beatniks, hippies et autres déboussolés post soixante-huitards. Il en est resté un mercantilisme fébrile, avec foule de boutiques de souvenirs offrant pashminas, colliers, bols musicaux et autres colifichets faits de cornes de yak, mais aussi quelques antiquaires plus ou moins authentiques. Avec mon coup d’œil désormais bien entraîné, je repérais rapidement une paire d’étriers et l’une ou l’autre selle tibétaine dans les vitrines du voisinage. Prix surréalistes.
Il faut savoir que le Népal est un petit pays grand comme l’Autriche et la Suisse réunis, qui a miraculeusement su préserver son indépendance face aux appétits des Anglais qui avaient conquis l’Inde, et se trouvant aujourd’hui, coincé entre la fédération indienne et la Chine, deux géants qui rivalisent tous les deux d’influence sur la petite et désormais toute jeune république. La population se divise en de multiples ethnies, langues ou cultures mais dont les composantes principales sont une branche indo-aryenne et une autre tibéto-birmane. Les premiers constituent la majorité, sont plus fréquemment hindouistes et sont répandus dans les vallées et le piémont sud de l’Himalaya, la plaine du Téraï voisine de l’Inde et dans la riche vallée de Katmandou. Les seconds sont en minorité, mais très présents dans les affaires, donc dans la capitale, et dans les hautes vallées de l’Himalaya, versant nord. Leurs traits sont typiquement tibétains : faciès aplati, yeux bridés, etc. Parmi eux, trois ethnies méritent une mention particulière : les Sherpas dont le berceau est la région du Khumbu, située au pied du Sagarmatha, le nom népalais de l’Everest. Ils sont des guides et des porteurs à l’endurance proverbiale, si bien que leur nom est rentré dans le langage courant pour désigner tous ceux qui s’adonnent à ces activités. Nos sherpas étaient en réalité des Tamangs, beaucoup plus nombreux et répartis dans tout le pays et dont le nom en tibétain viendrait de la, cheval et de mang, commerce, désignation qui dénoncerait une ancienne activité de maquignonnage. Mais personne aujourd’hui ne se souvient les avoir vus dans cette occupation ou même d’en avoir entendu parler. Autre ethnie très présente dans ces contrées, les Gurungs. Mais les clivages ne se font pas seulement sur une base ethnique, mais aussi religieuse et les Gurung, par exemple, se réclament tantôt du bouddhisme lamaïste, tantôt du chamanisme ou bien encore de l’hindouisme, sinon des deux à la fois. L’immigration tibétaine est ancienne et les premières vagues remontent au XIème siècle et même plus haut, puisque le nord du Népal et ses cols aisément franchissables ne sont que le prolongement du plateau tibétain à près de 4000 m. d’altitude. Les habitants du pays ne peuvent pas s’empêcher de souhaiter la « bienvenue au Tibet » au marcheur de passage, comme si le Tibet politique se confondait avec la région naturelle. Il y a aussi une immigration plus récente, liée celle là à tous les évènements survenus dans la province chinoise depuis la guerre : l’invasion par les troupes de Mao en 1950 et la réduction en peau de chagrin de l’autonomie suivie de la fuite, en 1959, du dalaï-lama et de ses partisans. Ceux-ci sont surtout nombreux à Katmandou où ils se regroupent en nombre aux abords de leurs temples et sanctuaires.Après quelques jours occupés à visiter les monuments de la capitale et de ses villes satellites, Patan et Bhaktapur, nous embarquions à bord d’un minibus, avec nos cinq porteurs, notre guide et deux aides guide, en direction de Besisahar et Khudi à une centaine de kilomètres à l’ouest de Kathmandu, sur le Marsyangdi Nadi, un torrent himalayen dont nous devions remonter l’étroite vallée jusqu’au col du Thorung La, et de là descendre vers le Kali Gandaki Nadi, un autre violent cours d’eau en provenance du Haut Mustang. Le départ à pied se fit le 26 octobre, en douceur, en direction du nord, à travers les rizières et arbres abritant une espèce de cigales dont le chant berçait notre progression. Après avoir franchi le verrou de Tal, notre route s’incurve vers le nord-ouest et après s’être étalé dans ses dépôts de galets, le cours d’eau se fraye un passage à travers la roche dans des gorges vertigineuses. Une piste carrossable allait en parallèle sur la rive opposée à notre sentier mais elle était constamment interrompue par des éboulements et des glissements de terrain et s’arrêtait définitivement à Syange, à une cinquantaine de kilomètres en aval de Tal, 1700 m. Au-delà, un abrupt sentier en lacets, taillé dans le rocher. Notre pérégrination poursuivait sa course ascendante à travers les cultures, le millet succédant au riz jusqu’à 1500 m et plus haut encore, l’orge, le blé et le maïs. Nous ne restions que rarement le long du cours d’eau, tant les rives sont accidentées et chaotiques. En effet, dans ces vallées le relief est tellement tourmenté qu’il faut sans cesse remonter dans les flancs de la montagne et rejoindre un peu plus loin la rive du cours d’eau pour éviter un obstacle ou franchir un de ces innombrables ponts suspendus que le gouvernement a entrepris de moderniser. Nos compagnons de route étaient les mules et mulets, en convois de dix à vingt bêtes, bâtés et chargés de marchandises - 40 kg par animal -, le muletier placé à l’arrière, les animant à coups de sifflets et jets de cailloux. Tous les animaux étaient équipés de culerons, beaucoup de muselières pour les empêcher de mordre, aucun de fers. A Tal, surprise : le peuplement change, la dominante devient franchement et exclusivement tibétaine, drapeaux et moulins de prières apparaissent plus nombreux, de même que les chortens se font plus fréquents. Autre nouveauté importante sur notre route : des chevaux. Certes, ils ne sont pas plus grands que les mules, 1,10 à 1,20 m. maximum au garrot, ce qui leur vaudrait en Europe d’être désignés par le terme infâmant de poney. Mais quelle énergie, aussi bien sous le bât que sous la selle. Parfois aussi, le convoi de mules est surveillé par un muletier à cheval, équipé de ces selles et étriers très richement décorés. Mais jamais où presque le cheval, comme la mule, n’est ferré, ce qui, sur ces chemins tout de rocaille à arêtes vives, démontre une dureté de la corne inimaginable. Il en va ainsi jusqu’à Manang, chef lieu de cette haute vallée, à 3540 m, où chevaux et mulets se font en nombre plus ou moins égal et où le cheval sert plus exclusivement à la monte. Autre nouveauté, le yak, et d’autres cultures, le sarrasin et la pomme de terre. C’est là aussi que nous faisons un séjour plus prolongé pour nous acclimater et nous adapter à l’altitude afin d’être mieux armé contre le risque du « mal des montagnes » qui devient une réalité pouvant frapper à n’importe quel moment n’importe lequel d’entre nous. Nous sommes aux pieds des glaciers, celui du Gangapurna en l’occurrence, du nom du sommet qui le surplombe, l’un de la chaîne des Annapurna, que l’on désigne par un nom spécifique tandis que d’autres sont identifiés par des numéros. Mais quittons les moraines et revenons à Manang, où justement une course de chevaux ou plutôt des jeux équestres ont lieu le jour de notre passage. L’hippodrome consiste en un élargissement de la piste traversant la petite ville. De règlement s’il en est, il est incompréhensible pour nous, les cavaliers au nombre d’une quarantaine environ, effectuant des allers retour devant le public, montés à toute allure sur leurs petits chevaux hirsutes, allant les uns au galop, d’autres au trot, d’autres encore à l’amble ou bien au traquenard. Dans le plus grand désordre. Il est de même dans des accoutrements où se mêlent des tenues plus ou moins traditionnelles avec des savates Adidas, Nike, etc. et autres maillots marqués Kappa ou PSG ! Un air un peu grotesque, ces cavaliers d’une taille disproportionnée par rapport à celle de leur monture ! Mais quelle adresse pour ramasser un chiffon traînant au milieu de la piste, quelle solidité en selle. On ne parle pas d’élégance de la position. Et si la plupart des cavaliers sont dépourvus d’étrier, certains en ont en laiton moulé qui font envie aux amateurs d’équipements équestres. Tous les chevaux, en revanche sont munis de culerons très bien ouvragés, de même que les brides. Mes tentatives pour acquérir l’une ou l’autre de ces pièces de harnachement par la négociation ou par l’offre d’une somme conséquente en roupies, euro ou dollars furent toutes rejetées avec le dédain le plus ostensible.Après Manang, c’est l’attaque du col du Thorung-La, 5416 m, point culminant de notre expédition. La montée se fait en deux étapes, la première jusqu’à un camp de base qualifiable pour le moins de spartiate. En route, nous voyons des cavaliers isolés, descendre, toujours en selle, dans des ravins de 150 m de profondeur, et, sitôt franchi le pont enjambant le torrent du fond, remonter de l’autre côté des pentes extrêmement raides… au galop ! Admirables ces petits chevaux. Le lendemain, c’est 1000 m de dénivelée qui nous attendent dans un environnement où l’oxygène se fait de plus en plus rare, ce qui ralentit considérablement notre progression que ce soit dans la pente très raide tout de suite après notre départ du refuge ou bien dans le dernier tronçon, à l’approche du col où le travail du glacier avait aménagé un passage presque horizontal. Et les petits chevaux étaient toujours là, cette fois pour offrir leur dos au touriste fatigué ou épuisé en raison du manque d’air. Au col, une atmosphère de fête dans un tea-house surbondé de monde, dans un grand déploiement de drapeaux de prières de toutes les couleurs qui marquent la limite entre la vallée du Marsyangdi que nous venions de remonter et la longue descente vers le Kali Gadanki. Et de là, nous ne verrons plus un seul cheval jusqu’à Pokhara, la deuxième ville du pays où nous reprendrons l’avion pour Katmandou, 6 jours plus tard ! Plus de chevaux en ces lieux, mais c’est dans les commerces de Jomsom et de Marpha que nous avons trouvé les quelques paires d’étriers tibétains et un mors indien ramenés de notre périple. Plus de chevaux mais des équipements, venus ici, on ne sait comment, ou bien reliquats d’une ancienne prédominance tibétaine et bouddhiste, trouvés par les marchands dans les greniers de leurs maisons où leurs ancêtres les avaient abandonnés. Car actuellement, le groupe ethnique dominant est constitué par les Thakalis qui étaient bouddhistes mais qui ont progressivement abandonné cette croyance et leur mode de vie au profit de l’hindouisme, se hissant ainsi dans des castes mieux en cour à Katmandou et pénétrant le monde des affaires, de l’hôtellerie. « A l’origine, dit le guide Gallimard du Népal, ils détenaient le monopole du commerce du sel entre le Tibet et l’Inde, mais aujourd’hui, ils se sont implantés dans tous les domaines de la vie contemporaine, qu’il s’agisse de politique, de construction, d’art ou de littérature ». Et si le sel n’est plus exporté du Tibet vers l’Inde, les nombreuses caravanes de mules descendent vers Pokhara chargées des fameuses pommes de Marpha, leur jus et leur alcool. Les convois amontants transportent du riz, d’autres denrées alimentaires ainsi que la bière … nécessaire aux randonneurs.Plus haut dans la vallée, au nord de Kagbeni, l’un des verrous de la vallée, c’est le Haut Mustang. Le pays était interdit d’accès jusqu’à une époque récente. Il est habité par des bouddhistes de la tradition la plus pure, les Gurungs. C’est le prolongement du plateau tibétain et c’est là qu’on retrouve ces fameux chevaux qui font l’objet d’un élevage très attentionné. La région, bien qu’intégrée au Népal, jouit d’une certaine autonomie et malgré les avatars politiques du pays, un roi y règne encore aujourd’hui. Il se nomme Jigme Parbal Bista et depuis les quelques années que les touristes sont autorisés à y pénétrer, en nombre certes, contingenté, il les reçoit volontiers dans sa cour qui s’apparente à une cour de ferme. La seule ressource est l’élevage, yaks, chevaux et chèvres, principalement. Ces Gurungs se prennent pour l’aristocratie parmi les Tibétains de la région et peut-être est-ce la raison pour laquelle ils rechignent à descendre de cheval, même pour faire 50 m. à pied !C’est donc un foisonnement d’ethnies, de cultures, de religions qui se juxtaposent et s’interpénètrent dans ces vallées à tel point qu’on peut parler de syncrétisme religieux, comme au sanctuaire de Muktinah, haut lieu de l’hindouisme, dans l’enceinte duquel se trouvent des autels, des chapelles à l’usage des disciples de Bouddha ! Vishnou et Bouddha se donnent la main sur ces hautes terres.Notre route se poursuit vers le sud, traversant d’immenses lits de gros galets entravant notre marche entravée par la nature du terrain. Un vent très violent venant en sens opposé, et nous contraignant à porter des masques se met de la partie. Il se lève, très ponctuel, tous les jours vers dix heures, empêchant toute activité à l’aéroport de Jomsom au-delà de cette heure, et se faufile, décuplant sa puissance, entre les rives de rochers à pic, tombant des Annapurna ou de ses antécimes à gauche, du Dhaulagiri, à droite. Certes, une route carrossable remonte la vallée jusqu’à Muktinah, justement, mais elle est surtout empruntée par des 4 x 4 avec à leur bord des pèlerins indiens. Toutes les marchandises vont à dos de mules ou posées sur le dos incliné des porteurs et retenues par une unique lanière prenant appui sur le front. Après une nuitée à Tatopani (1190 m), notre compagnie quitte la vallée et bifurque dans la montagne en direction du sud-est vers la localité de Ghorépani, 2860 m, nouvelle étape. Lever à 3 heures le lendemain matin et montée à un point culminant situé à 3193 m, nommé Poon Hill, surmonté d’une tour belvédère en profilés d’acier, très solidement construite pour offrir de la place à environ la moitié des quelques 1500 touristes venus en ce lieu à cette heure si matinale pour admirer le lever du soleil sur la chaîne des Annapurna. Dans la lumière du jour qui se lève, un spectacle grandiose apparaît, avec de gauche à droite, le Dhaulagiri, 8167 m, le Tukche Peak, 6930 m, le Nilgiri, 6839 m, le Nilgiri North, 7061m, l’Annapurna I, 8091 m, l’Annapurna South, 7219 m, et plus à droite, le fantastique Machhapuchhare, ou Queue de poisson, avec ses deux sommets, l’un à 6993, l’autre à 6997 m. Cette montagne est sacrée, dans la tradition népalaise, nul ne l’aurait jamais franchie et toute tentative est interdite par le gouvernement. La tour de Poon Hill est aussi une tour de Babel : jamais nous n’avons vu une aussi grande diversité de touristes, car outre les ressortissants d’Europe et d’Amérique du nord, et outre les Asiatiques de toute origine, nous y avons vu se côtoyer des nationalités aussi diverses que des Israéliens, des Iraniens, des Baltes, des Australiens, et même des gens qui s’avouaient être de nationalité catalane !Retour à Katmandou, nous avons encore chiné, trouvé, des selles notamment, mais à des prixexorbitants. Notre acquisition a été plus modeste : la paire d’étriers damasquinés dont l’origine, selon Guy de Schrevel, est d’Asie centrale.Et déjà, nous pensons, pour certains d’entre nous, à un prochain trekking dans le Haut-Mustang, à cheval !Au total, 14 jours de marche, une dénivelée positive cumulée de 11 000 m. pour environ 240 km de trajet, en montée, en descente, très rarement sur le plat !
Jean-Pierre Portmann Décembre 2008